Le fil d’or

Histoire d’un lien doula-famille et des vagues intérieures en accompagnement.

Photo: http://www.generophoto.com

Petit matin ensoleillé….j’ai des offrandes, j’ai le cœur gonflé d’une tendresse toute neuve. Je partirai rejoindre la famille qui m’a ouvert leur porte et qui m’a ouvert le cœur. Bébé est né, des jours ont passé, c’est aujourd’hui que se boucle cette boucle d’oreille et d’amitié.

Je me souviens….. 

Du premier appel; une voix pétillante qui m’annonce vouloir être accompagnée. 

Dans mon espace à moi, je souris, je gambade et j’ai peur aussi. Vais-je être assez ? Qu’attend de moi cette famille ? Saurais-je être la bonne personne pour eux ? Vais-je pouvoir répondre à toutes leurs questions ? De quoi serai-je témoin lors de la naissance ? Et si les parents m’en voulaient si cette journée tant attendue les décevait ? J’aimerais que grâce à moi… ceci ou cela ou mieux ou moins pire…..

Je respire, je souris. Je jette un regard amusé sur ces pensées qui pétillent et s’embrouillent, leur promets de m’en occuper plus tard, et j’écoute. Pourquoi ces parents veulent-ils être accompagnés ? 

Nous prévoyons nous rencontrer une première fois, pour savoir….savoir si on s’aime. Je me prépare, j’ai des petits papiers pour eux, mais surtout je me prépare le cœur. C’est une nouvelle aventure….ce n’est pas la mienne mais je sais qu’elle résonnera, mon histoire. Je pare mon cœur de mille lumières, il est chaud, il palpite, prêt à recevoir ce que cette famille m’apprendra…au-delà des mots et des questions…. Je sais que c’est de cœur à cœur qu’on se choisit. Je n’ai pas à tout savoir, je ne peux rien leur promettre, je peux juste être là. Et sourire à mes pensées quand elles s’emballent. Et revenir dans mon cœur. Je respire, je souris.

Je quitte la famille dans l’attente de leur réponse; est-ce que je marcherai à leurs côtés ? Je ne sais pas. Je reprends ma vie, mon espace à moi; j’échange avec mes collègues, j’écris, je bouge, je lis, j’apprends, et puis il y a la vie autour qui continue…. Je prends le temps de m’assurer de bien vouloir, moi, être leur doula…. Je sens comme un fil qui me relie à eux, oui, je les aime. Je raconte, à d’autres, mes histoires, je les nomme encore, et encore, les célèbre et les pleure…je veux les laver et pouvoir être présente pour ceux que j’accompagnerai…peut-être. Et un soir, cadeau ! Les parents veulent que je les accompagne. 

Une tendre fierté m’habite, je savoure le privilège… je suis invitée à une naissance ! Naissance de cette famille. Au fil des semaines, des rencontres, des appels, des écrits, des regards, des silences, je sens que se tisse ce petit fil d’or entre nous….gorgé d’amour, ténu et fort à la fois…. 

Je les vois si forts et parfois apeurés. Je les vois s’aimer et avoir besoin d’être rassurés sur leur compétences aussi. Je les invite au contact avec leur corps, leur souffle, leur bébé, leur cœur, leurs besoins…j’invite. Sans attentes. Je les vois s’imaginer…. S’imaginer une naissance idéale, ou rester habités par de grandes frousses, je les vois réaliser que la naissance n’est pas que douleur, qu’ils pourront être acteurs de leur histoire, que ce sera grâce à leur amour que leur bébé naîtra. Je transmets…mets des mots sur les merveilles du corps, sur les réalités du milieu où naîtra leur bébé, sur les choix qu’ils pourront faire. Et toujours, toujours, je sens que je marche sur une fine ligne. Chaque mot doit ouvrir, chaque phrase doit leur dire : ‘on ne sait pas….et j’ai confiance en toi’ 

On ne sait pas quand ni comment bébé arrivera. On ne sait pas comment tu vivras ton expérience…on ne sait pas qui est ce bébé…mais j’ai confiance en toi. 

Je sais de quel milieu les parents sont entourés; parfois, ils me racontent ce qui leur est dit par leurs proches, les soignants…parfois, je suis réconfortée. Parfois, je suis en colère. Inquiète. Ça, c’est mon petit paquet, à moi, je sais que je devrai m’en occuper. Mais d’abord, j’écoute. Attentive à ne pas tenter de deviner, présumer… je demande. J’écoute. Je sens entre mes doigts le fil d’or qui toujours me permet de revenir à eux. 

Au fil des semaines, bébé grandit et puis un jour, tout est prêt : bébé, sac de doula, mille et un plans de sauvetage pour que ma vie puisse tourner sans moi quelques heures…. J’attends. Parfois mes idées s’emballent et j’ai peur : peur de manquer l’appel, peur que la naissance se passe au mauvais moment pour moi, peur des peurs des parents, peur d’être fatiguée, peur du milieu médical, peur de ne pas savoir quoi faire, peur d’être mal accueillie, peur….. 

Je respire, je souris. Je ne sais pas. Je ne sais rien. C’est comme ça. Je dis aux femmes qu’elles peuvent se laisser traverser par la naissance…. Je me le dis à moi aussi. Je peux me laisser traverser par la vie……

Je pars. Je ne sais pas pour combien de temps, je ne sais pas…. Je chante. Je prends une minute pour écouter le vent….l’eau….devenir le vent….respirer…je sais que je plonge dans une expérience profonde. Je sais que c’est dans LA vie que je pars. J’oublie la mienne, ma vie; je les rejoins. Le cœur gorgé d’amour tout chaud. Je suis heureuse d’être avec eux, et je veux que tout le monde le sache ! Je laisse déborder mon cœur; je veux que l’amour jaillisse de mes yeux, de mes mains, de mon souffle. L’amour, c’est tout. C’est tout. ….

C’est avec l’amour que je peux soutenir. Avec l’amour que je peux accueillir les doutes, les larmes. Avec l’amour que je suis témoin des mots que cette personne murmure à son bébé….et de la force infinie qu’elle en retire, et qui la fait continuer…. Avec l’amour aussi que j’accueille ses limites. Avec l’amour que je respire quand le stress pointe son nez crochu. Avec l’amour que je rassure, d’un regard, l’autre parent aimant. Vulnérable, inquiet, impressionné, tendre, confiant ou ému.. Avec l’amour que je fais un clin d’œil aux soignant.e.s quand ‘ça pousse’. Avec l’amour que je nomme les désirs des parents. Avec l’amour que je laisse la place à chacun.e, que je reste discrète, vigilante. Avec l’amour que je sais que ce bébé naîtra, mais que je ne sais rien d’autre. Avec l’amour que je le vois…naître…..avec l’amour que je laisse la vague d’émotion me happer, me bercer aussi, au premier souffle de bébé……avec l’amour que je sens que tout se dépose, moi aussi…avec l’amour que je veille, je nourris, j’abreuve. 

Avec l’amour que le fil s’est tissé encore un peu. C’est tout. 

Quelques heures après la naissance, je sens que toute la famille glisse doucement vers le repos. Je me retire. Je vais me reposer, me soigner peut-être, déposer à l’oreille des personnes en qui j’ai confiance mon vécu à moi, l’écrire, le chanter, le courir…je sais que je porte beaucoup. Je dois déposer. Rendre à la vie ce qui lui appartient. On se parle dans les jours suivants, et puis….

C’est aujourd’hui ma dernière visite chez eux. Je suis emplie de tendresse et d’apaisement….la vie continue… je repense à leur histoire, à ce que j’ai envie d’honorer. Car chaque naissance bouleverse tout, amène des vagues de courage, de force, d’amour…c’est ça que j’ai envie d’honorer. Je veux les entendre aussi…. Entendre leur histoire, leurs joies et leurs doutes. Je sais que je me prépare à être accueillie dans un cocon fragile, dense, saturé d’émotions…je respire, je souris. Surtout, laisser toute la place à leur histoire. La mienne, celle que je me suis racontée pendant la naissance, elle m’appartient. Je me raccroche un peu encore à ce petit fil doré qui me semble maintenant beaucoup plus solide…notre lien.

On célèbre. Le bébé, la beauté de cette famille, l’intensité des jours qui ont passé, leurs compétences…les parents rient, pleurent, racontent…et bébé est là. Je vois la transformation, la croissance, l’éclosion dans leurs regards… 

Je sais qu’ils sont fatigués..après une heure ou deux, je le sens, je dois me retirer. C’est avec émotion que je les laisse. Je sens qu’une boucle en cœur se boucle. Je sais qu’ils marcheront leur chemin, que je ne suis pas essentielle, qu’ils m’ont simplement offert la chance d’être un de leurs appuis. J’ai confiance…ils trouveront leur couleur et leurs pieds seront un jour sur un sol plus stable.  Les liens se tissent entre eux; leur fil d’or, il est bien à eux…. J’en conserverai toujours la couleur dans mon cœur, je peux le leur laisser. 

J’ai parfois des souvenirs…. Je leur laisse la place. J’ai pu être en colère, avoir peur pour eux, être irritée, douté d’avoir fait la bonne chose ou dit la bonne parole…je sais que je suis doula pour adoucir les naissances. Et peut-être cette naissance n’a pas été douce, tout-à-fait douce…je cherche alors à donner un sens. Je cherche un espace pour réfléchir aux pratiques. Je cherche un espace de dialogue. Je cherche un espace de construction… c’est un autre espace de ma pratique. Si je sens l’énergie de la lionne…je sais que je peux joindre d’autres êtres, marcher le chemin de l’éducation, de la militance…entourée, portée par les réflexions et les actions des personnes autour de moi, nourrie par les idées semblables ou contraires aux miennes. Je trouve cet espace et je laisse monter en moi les actions que je pourrais faire…je laisse mijoter. 

Puis, un appel; une voix qui m’annonce vouloir être accompagnée. 

Je respire, je souris. Je jette un regard amusé sur mes pensées qui pétillent et s’embrouillent, leur promets de m’en occuper plus tard, et j’écoute. Pourquoi ces parents veulent-ils être accompagnés ? 

Je sens le début d’un tout petit fil, je n’en connais pas encore la couleur ni ne sait la forme qu’il prendra…je le sens doux. Je respire, et souris. 

  • texte écrit dans le cadre des formations en accompagnement à la naissance du Centre Pleine Lune que j’ai le bonheur d’offrir avec Isabelle Challut et Marie-Ève Lévesque

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