
Pourquoi aller accompagner les naissances ? Est-ce qu’une bonne préparation visant à rendre le/les parent.s autonome.s n’est pas suffisante ? Est-ce que la présence des doulas n’est pas une incursion dans l’intimité des familles ?
Le coeur de la pratique de doula, telle que je la pratique depuis plus de 10 ans, le centre, le socle…. c’est d’ÊTRE LÀ, entièrement, lors de la naissance. Cette présence à la naissance a été la base de la pratique des doulas et est venue à la demande des familles.
L’air du temps semble souffler la pratique des doulas vers une multiplication de services, importants et qui sans aucun doute peuvent améliorer l’expérience des parents, et qui restent pour moi des ajouts, des satellites intéressants… mais qui, sans la PRÉSENCE de la doula auprès du/des parent.s lors de la naissance, ne représentent pas l’entièreté de notre pratique ni le soutien optimal aux parents.
PLONGER SON CORPS DANS CETTE PLACE PARTICULIÈRE
Les doulas sont des passionnées de la naissance. Ils/elles passent généralement plusieurs années à construire leurs connaissances, sont fasciné.e.s par les merveilles du corps qui accouche, souhaitent des naissances en douceur et en respect. Comme pour toutes les expériences humaines, c’est en plongeant, corps et coeur premiers, plusieurs fois, dans tout ce qu’être présente apporte que la finesse de la compréhension des besoins des parents et de l’immensité du passage peuvent s’approfondir.
Sentir quand murmurer des mots doux… quand poser la main sur l’épaule… quand respirer avec elle… quand se retirer… quand abreuver…quand rassurer du regard… quand prendre soin du co-parent… quand éteindre la lumière…cela se fait en étant LÀ. Aucun exposé théorique en prénatal ne pourra remplacer cette danse qui se crée au fur et à mesure, subtile, riche, intense, particulière et profonde.
SORTIR DE LA THÉORIE, DU BIEN, DU MAL…
À chaque naissance son histoire. À chaque contraction ses besoins. À chaque personne qui accouche ses murs et ses joies. En assistant à des centaines de naissances, comment vous dire…. tant de croyances qui m’habitaient, nées de mes propres expériences ou de mes connaissances, ont été dilapidées. Tout comme nous ne connaissons jamais le déroulement d’une naissance à l’avance (JAMAIS !), nous ne savons pas non-plus de quoi auront besoin les familles au moment venu. Ce qui aidera une famille pourrait nuire à une autre.
Il y a des naissances pendant lesquelles le soulagement pharmacologique sera la clé pour la détente et le bon vécu. Il y a des histoires plus complexes qui demandent l’utilisation de techniques ou de produits; ce sont des exceptions quand les besoins des personnes qui accouchent ( intimité, sécurité, liberté…) sont respectés, mais ces histoires existent.
La naissance est un chemin qui se marche une seconde à la fois, une contraction à la fois, un souffle à la fois. Et c’est en étant présent.e.s que les doulas voient, ressentent les subtilités inhérentes à tout passage.
Nous pensons beaucoup en dualité… le mental aime bien s’activer… on voit des fossés bien creusés; il y a les croyances disant que le seul bon chemin c’est la physiologie, que les pratiques médicales nuisent trop souvent…. et les croyances qu’au contraire, agir en prévention est toujours plus sécuritaire, que le corps des personnes qui accouchent et les bébés ont besoin qu’on FASSE que la naissance se passe.
Le seul espace qui peut respecter l’expérience des parents et nous permettre de dé-tricotter les croyances figées, nous amenant dans l’essence de l’accompagnement, c’est d’y être. Et de marcher à côté des familles, en respectant leur autonomie.
Cela demande une humilité très pointue, implique parfois de se tromper. De se méfier de l’élan bien humain de vouloir être la personne ‘qui SAIT’, ou ‘GRÂCE À QUI’ les choses se passeraient de telle ou telle manière. Et de s’offrir beaucoup de bienveillance 🙂
SOUTENIR, POUR VRAI
Au-delà des discussions sur les souhaits du/des parent.s qui auront pu être nommés en prénatal, leur compréhension des facteurs qui favorisent la naissance ou lui nuisent…. encore une fois, c’est lors de cette grande journée que la vulnérabilité reprendra ses droits, que la force infinie guidera le bateau….à leur manière. De façon, souvent, imprévisible.
Les personnes qui accouchent et les co-parents ont besoin d’être aimés, inconditionnellement. Iels ont besoin de sentir que leur doula n’a pas d’attentes; elle sera là et les soutiendra, quoiqu’il se passe ( citation: Isabelle Challut 😉 ) .
Sa présence, malgré ce qu’on croit souvent, n’est pas utile seulement pour soulager les contractions lorsqu’elles deviennent plus intenses;
Le/la doula pourra couver, veiller sur la belle bulle d’hormones pour permettre à celle qui accouche de se laisser glisser, emporter avec le moins de résistance possible dans son grand tourbillon. Inviter les belles hormones si nécessaire… dès le début. Comme la majorité des bébés naissent en milieu hospitalier, créer cette bulle avec le/les parent.s et la couver dès l’arrivée à la maternité est primordial.
Elle pourra accueillir les moments de découragement et trouver des mots doux qui paveront le chemin d’espoir et de confiance.
Elle pourra être ce radeau de confiance qui tient sur les vagues, même quand le/les parent.s n’y croient plus.
Elle pourra aider les parents à s’adapter si des situations particulières se présentent, en leur permettant de poser toutes leurs questions, de comprendre ce qui se passe, de faire des choix qui les rassureront, d’aménager chaque situation pour faciliter les choses. En temps réel.
Elle pourra rassurer le co-parent si l’intensité semble happer complètement la personne qui accouche: ‘ c’est fort, c’est normal ! C’est bébé qui arrive; tu vois comme elle est belle, et forte ? ‘
Elle pourra veiller au confort…. un peu d’eau, quelques bouchées, du doux, du chaud, du mou…
Elle pourra parfois souffler un petit mot à l’équipe, autour de la machine à glaçons, sur ce qu’elle connaît des parents; ‘elle a très peur de la déchirure/ il est bien anxieux et ne veut pas qu’on l’invite à regarder la sortie de bébé/ elle a vécu telle expérience et aurait besoin de…. ‘
Elle pourra aussi, au besoin, proposer des positions, des sons, des massages ou autres qui favoriseront la détente ou l’avancée de la naissance.
Par moments, elle pourra aussi se retirer; se faire toute petite quand l’intimité entre les parents exigera qu’on l’honore. Devenir une simple présence bienveillante, confiante, simplement.
Oui, il y a parfois de faux départs. Oui, les doulas sont parfois présentes en continu pendant de très longues heures.
N’oublions jamais que toute la préparation du monde n’empêchera pas la vulnérabilité de se pointer. Nous, les humains, ne savons jamais comment nous vivrons une expérience, quelque soit le niveau de compréhension intellectuelle faite en amont. La vulnérabilité est partie inhérente du passage, et de notre nature humaine. À chaque passage. Et pouvoir marcher le chemin des passages en comptant sur une personne connue et aimée, même si elle ne ‘fait’ rien, même si elle est simplement LÀ, avec son coeur, change complètement l’expérience.
TISSER LES LIENS AVEC L’ÉQUIPE SOIGNANTE
La place et le rôle des doulas restent encore bien méconnus dans nos sociétés; bien des craintes teintent le regard des professionnel.le.s envers ces personnes qui offrent un soutien non-médical pourtant tellement simple. Même pour nous, il est parfois ardu de définir notre rôle dans cette culture qui valorise l’action-résultat. Je suis intimement convaincue, après avoir eu la chance d’aller accompagner des dizaines de naissances avec la même équipe hospitalière, que le lien de confiance qui se tisse au fil du temps entre les doulas et les professionnel.le.s est un élément vraiment favorisant pour les parents.
Quand la peur lâche, quand on se fait confiance , l’égo se retire. Nous sommes simplement là pour cette famille, chacun.e avec ses connaissances et ses limites. On se fait confiance, voilà tout. Les plus belles expériences d’accompagnement que j’ai eu la chance de vivre ont été celles où chacun.e appréciait le travail de l’autre. Ou le soutien aux parents était naturellement partagé, et nourri par la compréhension des besoins de la famille.
Cette dynamique teintée de confiance ne peut se construire qu’avec du temps passé ensemble. Et ce temps, généralement, il existe lors des naissances. Être là, dans l’amour, amène les résistances à lâcher. À force d’y retourner, nous devenons moins inconnu.e.s, moins dérangeant.e.s, moins déstabilisant.e.s: notre rôle de facilitatrice est mieux compris. Promis.
TROUVER SON ANCRAGE POUR EN ÊTRE UN
J’ai reçu tellement de témoignages de parents qui, parfois des années après la naissance de leur bébé, me racontaient le petit geste, le regard, ou les mots simples qui sont restés comme un ancrage dans les moments plus difficiles qui ont pu suivre l’arrivée de leur bébé. À chaque fois, c’est leur simplicité qui me frappe. C’est aussi de réaliser que dans l’instant, je n’en avais pratiquement jamais mesuré l’impact. C’était un petit geste, un regard ou des mots simples qui étaient apparus d’eux-mêmes, nichés dans mon lien avec le.s parent.s, très loin d’une technique apprise ou d’une recette à promesse. Un geste, un regard ou des mots simples probablement partagés par les humains de tout temps.
Doulas, continuons d’être là. Même si c’est extrêmement exigeant, souvent inconfortable de jongler cette danse de funambule qui est à re-créer à chaque naissance. Épuisant un peu parfois aussi. Ce grand privilège qui nous est donné de frôler du bout du coeur l’immense profondeur vécue par les familles est à honorer. La confiance que les familles nous offrent est à honorer.