ACCOMPAGNER LA VULNÉRABILITÉ- au-delà de l’éducation

Changer de peau, voir son identité éclater, être très profondément préoccupé.e par la santé (voire la survie) de son bébé, devoir naviguer avec le grand inconnu de la vie qui s’écrit sans pouvoir la diriger ou la contrôler, avoir infusé des peurs archaïques et culturelles d’éclatement, de mort, de n’être pas un bon parent…. C’est un raz-de-marée qui se lève dès que la présence de bébé dans sa maison-bedon est confirmée ou pressentie.

Les expériences passées pointent leur nez : sécurisantes, ambivalentes ou traumatisantes, elles insistent souvent pour teinter la réalité intérieure des parents autour de l’arrivée d’un bébé.

Dans nos sociétés ou depuis la tendre enfance, on apprend à se mouler et à planifier, contrôler, appréhender une naissance peut amener les parents sur un terrain mouvant et glissant. Car s’il est bien une expérience que l’on ne peut mouler à quelque boîte que ce soit, c’est bien la naissance.

Devant tant de mystère, le réflexe pour plusieurs est de revenir à ce que l’on connaît : appliquer une méthode, accumuler des informations, écouter des consignes, nourrir ce cerveau hyper-performant assoiffé d’informations, pour calmer l’anxiété. Avoir l’impression de contrôler. Comprendre le fonctionnement du corps, les étapes d’une naissance, fuir les pensées ‘négatives’. On entend souvent des recettes : grâce à telle ou telle préparation, tu accoucheras de telle ou telle façon. Méthode, résultat. Très rassurant.

Une des facettes de l’accompagnement à la naissance est en effet la transmission : c’est qu’on a quelques siècles de mythes à détricoter. Il est sain, dans une nouvelle expérience, de comprendre ce qui se joue. Je suis de ces doulas éducatrices, fondamentalement convaincue que savoir, c’est pouvoir choisir.

Mais il y a un grand mais. La seule information théorique ne suffit pas. Parce que la naissance, c’est un immense mystère joué par plusieurs personnages, qui entreront en scène ou pas, à un moment ou un autre.

Le bébé est un personnage principal de l’histoire. Il a son vécu, ses besoins, son interprétation de l’expérience. Il fera son chemin, son petit déménagement de l’intérieur à l’extérieur, à sa manière : il hésitera peut-être, plongera peut-être, aidé de ses réflexes. Il jouera une naissance extra-rapide ou truffée de doutes, ou de grandes frousses. C’est son histoire. Et malheureusement, il n’enverra pas de mémo l’avance pour nous expliquer sa planification.

La peur, les limites sont aussi un des personnages principaux. Elles influenceront la mollesse du corps et du cœur, cette mollesse qui laisse la place à la naissance.

Toute la préparation intellectuelle du monde ne pourra empêcher le grand tsunami. Elle favorisera les choses, elle permettra aux parents de faire leurs choix, idéalement aussi d’apprendre à mieux se connaître et nommer leurs besoins. Elle est essentielle, mais n’est pas une finalité. Le chemin de l’accompagnement est beaucoup plus large.

Nous, les doulas, avons à savoir embrasser les paradoxes, les contradictions, les explorations, les hésitations, les limites des personnes que nous accompagnons. Par notre ouverture, surtout ne pas donner aux parents l’impression de devoir performer devant nous.

Après l’information, vient le temps de l’infusion. Car c’est bien une expérience humaine que nous accompagnons. Avoir le privilège d’accompagner un changement de peau si rapide et intense, c’est aussi savoir que les personnes sont les seules capables de choisir quand, comment, jusqu’où elles iront. C’est savoir que le passage de la naissance est une occasion fantastique de croissance (qui se fait rarement sans perdre des plumes pour en gagner d’autres), et que peu importe le chemin, des bijoux d’apprentissage en naîtront. Chemin que l’on souhaite évidemment positif, joyeux même si intense, fondateur.

L’ ouverture du cœur devient primordiale.

Cette démarche d’accueil sans attentes, de profond respect du chemin de chacun.e demande une attention profonde à l’autre. Et d’abord, et surtout, cette même attention envers nous-mêmes. Car, comment accueillir l’autre dans sa vulnérabilité, ses paradoxes, ses limites si nous n’embrassons pas les nôtres ? Comment offrir ce profond respect du passage de l’autre si nous sommes encore envahi.e.s par nos peurs ou convaincues de connaître la voie à suivre ? Comment tolérer les zones fragiles chez l’autre si nous nous plaçons en expert.e ?

Je pose donc ici l’idée qui peut déranger : éduquer, ce n’est pas accompagner. Il y a un temps pour chaque chose. Accompagner, c’est marcher à côté. Prendre le temps d’accueillir, soutenir inconditionnellement. Être là, présent.e, simplement, toujours. Prendre le temps de nourrir un lien complice, contenant, qui au jour de la naissance sera le socle fondamental sur lequel s’appuyer. Ce lien sécurisant qui favorisera l’abandon, quoi qu’il se passe.

Être doula, ce n’est pas seulement transmettre de l’information. Être doula, c’est transmettre mais surtout écouter. Être doula, c’est être présente pendant plusieurs mois dans la vie des familles, incluant au jour de la naissance. Être doula, c’est être témoin de la floraison d’une famille : les couleurs, le rythme, la fluidité, les défis de la floraison seront uniques à chaque fois. La naissance, comme la vie, est au-dessus de toute méthode. Et c’est bien ce qui est magique.

Laisser un commentaire