Accompagner la naissance : 10 pistes pour vivre avec l’incertitude

Traditionnellement, les doulas ont toujours mis au cœur de leur pratique le soutien lors de la naissance. Au Québec comme ailleurs. Maintenant, on peut être doula en n’ayant jamais assisté à la naissance d’un autre bébé que le.s sien.s. On trouve des doulas spécialistes en fertilité, en préparation prénatale, ou en soutien post-natal (ou en AVAC, en deuil périnatal, en grossesses multiples, en yoga ou autres, mais ce n’est pas l’objet de ma réflexion ici). Évidemment, toutes ces réalités sont à soutenir et plusieurs chemins sont valides, c’est clair.

Je me questionne cependant sur les raisons qui nous poussent à exclure souvent la présence lors de la naissance des services proposés, et sur la durée limitée de la pratique d’accompagnement des naissances des doulas.

Évidemment que la vie n’est pas que lac limpide, que les doulas aussi traversent des périodes qui limitent leur disponibilité (physique et émotionnelle); deuil, soucis familiaux, naissance, limites physiques etc… alors, il est sain de cerner nos limites, tant pour nous que pour les familles. Pour accompagner une naissance, il faut pouvoir s’ouvrir à ce qui se passe, entièrement, soutenir au-delà de la fatigue, laisser derrière les cailloux de nos vies. Parfois, on ne peut pas, et alors mieux vaut ne pas y aller. Parfois aussi, surtout en France, les milieux de soins sont résistants à notre présence et limitent le droit des parents d’être accompagnés de la personne de leur choix, leur doula en l’occurrence (un jour, ça changera 😊 ). Mais en-dehors de cela ?

Après des mois de réflexion, j’en viens à la conclusion qu’aménager sa vie pour pouvoir quitter à tout instant pour une période indéterminée, c’est d’une exigence colossale. Parce qu’il faut jongler, valser avec l’imprévisible. Devenir des funambules de l’incertitude.

C’est exigeant, fatiguant car la capacité d’adaptation est sollicitée à fond. Tout est imprévisible, on ne contrôle pas grand-chose, c’est à chaque fois une nouvelle histoire : ne pas savoir de quoi notre journée sera faite, si on dormira cette nuit, qui prendra soin de notre famille s’il y a lieu, comment jongler avec les autres obligations (travail, soins), adapter nos loisirs, mettre nos besoins ou envies de côté, c’est difficile. Surtout quand bébé décide d’être prêt à naître après plusieurs semaines de garde. C’est contraire à ce qui nous rend généralement confortables : prévoir, contrôler, choisir, répéter.

Vivre avec l’imprévisible est difficile parce que stressant; cela peut nous faire figer (ou se réfugier dans la pensée magique : ‘ tout se passera parfaitement’ ) , ou encore imaginer tout ce qui pourrait se compliquer : ‘ et si je dois quitter avant la fête de ma mère… / j’espère que je dormirai au moins 4h…/ et si mes 2 bébés accompagnés se pointaient en même temps… / et si ça se passe moins bien… / et si l’équipe est froide avec moi…/ surtout pas lundi, j’ai personne pour les enfants…/ et si la naissance est compliquée…’ . Il ne faut qu’un terrain un peu anxieux, un système nerveux fatigué ou une période plus intense pour que les pensées galopent et prennent la vedette. Ça fait même partie de notre magie à nous, les humains, prévoir pour se protéger; souvent, ça sert. Parfois, ça nuit en aspirant notre énergie car cela empêche d’être là, simplement, maintenant.

Pourtant, on sait bien qu’en cas de besoin, nous aurons les ressources, trouverons les solutions pour naviguer le bordel. On est doulas, après tout 😉

La sagesse africaine m’a dit un jour de 2001: ‘ Ne pas paniquer avant d’être sûr qu’il faut paniquer’.
Voilà.

Parce que je tiens à ce que les familles continuent de compter sur la présence connue, continue et rassurante de leur doula au cœur de l’expérience de l’enfantement, aient toujours sa main pour s’accrocher et s’apaiser, ses yeux pour y voir comme iels sont fort.e.s, voici quelques pistes pour vivre avec l’imprévisible et y marcher comme un.e funambule, en équilibre même avec un pied dans le vide :

1- Rester dans ce qui est, maintenant, simplement : ‘ là je suis ici, il vente, je mange…’

2- Profiter de chaque instant, cultiver l’émerveillement : ‘ Oh wow, merci bébé, j’ai bien dormi cette nuit ! Prêt.e maintenant ! ’

3- Profiter des périodes de garde (d’astreinte) pour identifier et répondre, en temps le plus réel possible, à nos besoins (dormir, manger, être en lien, créer, profiter de la nature, chanter… pour vivre, quoi !) : recharger ses batteries pour être disponible (full ocytocine !!) Quel beau cadeau, non ?

4- Se responsabiliser en réglant ce qui peut l’être : sac de doula, essence dans la voiture, appels prioritaires faits, bouffe prête, clarté dans les possibilités avec notre réseau de soutien… pour faire diminuer la charge mentale et savoir que si on a à partir rapidement, il n’y aura pas d’effondrement catastrophique.

5- Prévoir, lorsque possible, les événements importants à l’extérieur des périodes de garde.

6- Observer la horde de pensées sauvages prêtes à galoper, les voir de temps à autre piaffer et s’élancer. Respirer, revenir à maintenant, un sourire en coin (voir point 1).

7- Moduler le nombre d’accompagnements que l’on prend par mois, pour que ça reste digeste. Il y a quand même une limite à s’adapter et les parents accompagnés méritent d’avoir une doula en forme lors d’un des plus grands jours de leur vie.

8- Se réserver des périodes sans naissances prévues; c’est comme un changement d’huile, ça le prend de temps à autres pour augmenter la durée de vie du bolide.

9- Tisser une toile de soutien pour pouvoir s’effacer du quotidien en sécurité : des adultes rassurants pour les enfants ou les autres dont nous prenons soin, des collègues impliqué.e.s et heureux.ses de nous remplacer lors des naissances si on occupe un autre emploi…

10- Tisser un réseau de relèves de confiance qui partagent nos valeurs de pratique; en duo ou en cas d’urgence ou d’épuisement, peu importe, mais accepter que la réalité c’est qu’on ne peut jamais garantir notre présence à 100%, malgré tout l’engagement du monde (une gastro est si vite arrivée 😉 ).

Se rendre disponible pour les naissances est exigeant, et d’une beauté infinie. Être doula c’est être invité.e à goûter à la profondeur de la vie dans ce qu’elle a de brute, de fort, de puissant, d’attendrissant, de pas léché, de chavirant. C’est changer d’espace-temps. Prenons soin de notre pratique et de nous afin que les parents, les bébés, les équipes soignantes et les doulas puissent continuer d’honorer et de bien vivre l’immensité de ce grand passage. Pour continuer de voir la beauté du monde.

Amélie, doula depuis 2012, formatrice pour les doulas depuis 2018.

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